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Livre Premier (Tao-King ou Livre de la Voie)
Chapitre I Ch. II Ch. III Ch. IV Ch. V Ch. VI Ch. VII
Ch. VIII Ch. IX Ch. X Ch. XI Ch. XII Ch. XIII Ch. XIV
Ch. XV Ch. XVI Ch. XVII Ch. XVIII Ch. XIX Ch. XX Ch. XXI
Ch. XXII Ch. XXIII Ch. XXIV Ch. XXV Ch. XXVI Ch. XXVII Ch. XXVIII
Ch. XXIX Ch. XXX Ch. XXXI Ch. XXXII Ch. XXXIII Ch. XXXIV Ch. XXXV
Ch. XXXVI Ch. XXXVII
Livre Second (Te-King ou Livre de la Vertu)
Ch. XXXVIII Ch. XXXIX Ch. XL Ch. XLI Ch. XLII Ch. XLIII Ch. XLIV
Ch. XLV Ch. XLVI Ch. XLVII Ch. XLVIII Ch. XLIX Ch. L Ch. LI
Ch. LII Ch. LIII Ch. LIV Ch. LV Ch. LVI Ch. LVII Ch. LVIII
Ch. LIX Ch. LX Ch. LXI Ch. LXII Ch. LXIII Ch. LXIV Ch. LXV
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Ch. LXXIII Ch. LXXIV Ch. LXXV Ch. LXXVI Ch. LXXVII Ch. LXXVIII Ch. LXXIX
Ch. LXXX Ch. LXXXI

(suite) Tao Te King, Livre Premier (Tao-King ou Livre de la Voie)

Livre Premier - Chapitre XXI

L1-C21
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXI

Les formes visibles de la grande(1) Vertu émanent uniquement du Tao.
Voici quelle est la nature du Tao.
Il est vague, il est confus.
Qu'il est confus, qu'il est vague!
Au dedans de lui, il y a des images.
Qu'il est vague, qu'il est confus!
Au dedans de lui, il y a des êtres(2).
Qu'il est profond, qu'il est obscur!
Au dedans de lui il y a une essence spirituelle(3).
Cette essence spirituelle est profondément vraie(4).
Au dedans de lui, réside le témoignage infaillible (de ce qu'il est)(5); depuis les temps anciens jusqu'aujourd'hui, son nom n'a point passé.
Il donne issue (naissance)(6) à tous les êtres.
Comment sais-je qu'il en est ainsi de tous les êtres? (Je le sais) par le Tao(7).


(1) C'est-à-dire, tous les êtres visibles. Depuis le ciel et la terre jusqu'aux dix mille êtres, toutes les choses qui ont un corps, une figure, et qui peuvent être vues, toutes ces choses, dis-je, sont les formes visibles de la grande Vertu (c'est-à-dire du Tao). C'est uniquement du Tao qu'elles sortent.

(2) Le Tao n'a ni corps ni forme visible. Mais, quoiqu'on le dise incorporel, au dedans de lui il renferme réellement des êtres.

(3) Il est parfaitement vrai et exempt de fausseté.

(4) Signifient « avoir, renfermer en soi un témoignage vrai, et ne pas faillir ».

(5) Parmi tous les êtres, il n'y en a jamais eu un seul qui n'ait pas passé, c'est-à-dire qui n'ait pas eu une fin. Le Tao est le seul être dont on dise qu'il ne passe pas.

(6) Lao-tseu compare le Tao à une porte par laquelle passent tous les êtres pour arriver à la vie. Il signale que tous les êtres sont venus l'un après l'autre par la Voie (par le Tao) ; mais le Tao ne s'en va pas avec eux. C'est pourquoi Lao-tseu dit : Depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, son nom n'a pas passé.

(7) Par quel art le sais-je? Je le sais uniquement par le Tao. En effet, comme ils émanent tous ensemble du Tao, dès que je possède la mère, je connais ses enfants. Le mot mère désigne le Tao, et le mot enfants, les êtres qui émanent de lui.

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Livre Premier - Chapitre XXII

L1-C22
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXII

Ce qui est incomplet(1) devient entier.
Ce qui est courbé devient droit.
Ce qui est creux devient plein(2).
Ce qui est usé devient neuf(3).
Avec peu (de désirs) on acquiert le Tao(4); avec beaucoup (de désirs) on s'égare.
De là vient que le saint homme conserve l'Unité (le Tao), et il est le modèle du monde(5).
Il ne se met pas en lumière, c'est pourquoi il brille.
Il ne s'approuve point, c'est pourquoi il jette de l'éclat(6).
Il ne se vante point, c'est pourquoi il a du mérite.
Il ne se glorifie point, c'est pourquoi il est le supérieur des autres.
Il ne lutte point(7), c'est pourquoi il n'y a personne dans l'empire qui puisse lutter contre lui.
L'axiome des anciens : « Ce qui est incomplet devient entier », était-ce une expression vide de sens?
Quand l'homme est devenu véritablement parfait, (le monde) vient se soumettre à lui.


(1) Les six premières phrases (jusqu'à de là vient que) sont toutes des locutions empruntées aux anciens et sont expliquées plus bas par Lao-tseu, lorsqu'il dit : Il conserve l'Unité et il est le modèle du monde; il ne se met pas en lumière, c'est pourquoi il brille, etc...

(2) Cette phrase veut dire que celui qui s'humilie se voit bientôt élevé.

(3) C'est-à-dire celui qui recherche l'obscurité brille davantage de jour en jour.

(4) C'est-à-dire : Il se fait une loi de chercher le résumé (l'essentiel). Celui qui a de vastes connaissances possède peu de choses importantes.

(5) Il s'identifie avec le Tao, et alors il désire que tous les hommes suivent son exemple.

(6) Il a du mérite et ne se glorifie pas, c'est pourquoi le monde lui renvoie (lui attribue) le mérite des grandes choses.

(7) Nous disputons, parce que nous avons notre individualité. Le saint homme ne dispute point, parce qu'il est dégagé du Moi. La plus belle vertu est d'être dégagé du Moi; et alors quel est l'homme de l'empire qui pourra disputer ou lutter contre nous?

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Livre Premier - Chapitre XXIII

L1-C23
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXIII

Celui qui ne parle pas (arrive au) non-agir(1).
Un vent rapide ne dure pas toute la matinée; une pluie violente ne dure pas tout le jour.
Qui est-ce qui produit ces deux choses? Le ciel et la terre.
Si le ciel et la terre même ne peuvent subsister longtemps(2), à plus forte raison l'homme!
C'est pourquoi si l'homme(3) se livre au Tao, il s'identifie au Tao(4); s'il se livre à la vertu(5), il s'identifie à la vertu; s'il se livre au crime(6), il s'identifie au crime.
Celui qui s'identifie au Tao gagne le Tao; celui qui s'identifie à la vertu gagne la vertu; celui qui s'identifie au crime gagne (la honte du) crime.
Si l'on ne croit pas fortement (au Tao), l'on finit par n'y plus croire.


(1) Le non-parler, c'est-à-dire le silence absolu, paraît une chose aisée et de peu d'importance, et cependant Lao-tseu le regarde comme la voie qui mène au non-agir. Si ceux qui étudient (le Tao) peuvent y réfléchir profondément, ils ne manqueront pas d'en voir bientôt les effets.

(2) Il faut entendre ici, non la durée du ciel et de la terre, mais la durée des choses qu'ils produisent. Le ciel et la terre sont doués d'une vertu divine. Cependant, lorsqu'ils se sont unis ensemble pour produire un vent rapide et une pluie violente, ils ne peuvent les faire durer toute la matinée ou tout le jour. A plus forte raison l'homme ne pourra-t-il subsister longtemps, s'il se livre à des actes violents et désordonnés.

(3) Celui qui est vide, calme, silencieux, non-agissant, est celui qui se livre à la pratique du Tao.

(4) Il subsiste longtemps comme le Tao.

(5) Celui qui est doué de piété filiale, de respect pour ses aînés, qui aime à faire le bien sans jamais se lasser, celui-là, dis-je, se livre à la vertu.

(6) Celui qui se révolte contre le Tao, qui se met en opposition avec la vertu et se croit en sûreté au milieu des dangers, ou lorsqu'il touche à sa perte, celui-là, dis-je, se livre au crime et devient odieux et en butte aux calamités, comme le crime.

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Livre Premier - Chapitre XXIV

L1-C24
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXIV

Celui qui se dresse sur ses pieds ne peut se tenir droit(1); celui qui étend les jambes ne peut marcher.
Celui qui tient à ses vues n'est point éclairé(2).
Celui qui s'approuve lui-même ne brille pas.
Celui qui se vante n'a point de mérite(3).
Celui qui se glorifie ne subsiste pas longtemps.
Si l'on juge cette conduite selon le Tao, on la compare à un reste d'aliments ou à un goitre hideux qui inspirent aux hommes un constant dégoût.
C'est pourquoi celui qui possède le Tao ne s'attache pas à cela.


(1) Celui qui se dresse sur la pointe des pieds veut s'exhausser pour voir plus loin; celui qui étend les jambes en marchant veut allonger son pas. Ces deux comparaisons ont pour but de montrer que celui qui s'élève, qui cherche à se faire grand (en se vantant), ne pourra subsister longtemps.

(2) Il s'imagine que les autres hommes de l'empire ne le valent pas. Alors il ne peut profiter de leurs qualités ou de leurs talents. C'est pourquoi il n'est pas éclairé.

(3) Celui qui se vante de son mérite craint encore de n'être pas connu et estimé des hommes, et les hommes, au contraire, le méprisent. Voilà pourquoi il n'a pas de mérite (ou perd son mérite).

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Livre Premier - Chapitre XXV

L1-C25
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXV

Il est un être confus qui existait avant le ciel et la terre.
0 qu'il est calme! 0 qu'il est immatériel!
Il subsiste seul(1) et ne change point.
Il circule partout et ne périclite point.
Il peut être regardé comme la mère de l'univers.
Moi, je ne sais pas son nom.
Pour lui donner un titre, je l'appelle Voie (Tao).
En m'efforçant de lui faire un nom, je l'appelle grand(2).
De grand, je l'appelle fugace(3).
De fugace, je l'appelle éloigné(4).
D'éloigné, je l'appelle (l'être) qui revient(5).
C'est pourquoi le Tao est grand, le ciel est grand, la terre est grande, le roi aussi est grand.
Dans le monde, il y a quatre grandes choses, et le roi en est une(6).
L'homme(7) imite la terre; la terre imite le ciel(8); le ciel imite le Tao; le Tao imite sa nature.


(1) Tout être qui s'appuie sur quelque chose a une force solide; s'il n'a rien qui l'aide et le soutienne, il fléchit et succombe. De là vient que ce qui est seul et isolé est sujet au changement. Tout être qui reste dans sa place est tranquille ; dès qu'il sort de ses limites, il rencontre des obstacles. De là vient que celui qui circule partout est exposé aux dangers. Le Tao n'a point de compagnon dans le monde. Il se tient seul au-delà des limites des êtres et n'a jamais changé. En haut, il s'élève jusqu'au ciel ; en bas, il pénètre jusqu'aux abîmes de la terre. Il circule dans tout l'univers et n'est jamais exposé à aucun danger.

(2) Il est tellement élevé que rien n'est au-dessus de lui; il enveloppe le monde et ne voit rien en dehors de lui. C'est pourquoi je l'appelle grand.

(3) Il n'est point comme le ciel qui reste constamment en haut, ni comme la terre qui reste constamment en bas. Il vous échappe et s'enfuit toujours, sans rester constamment dans le même lieu.

(4) Plus on le cherche et plus il paraît éloigné

(5) Lao-tseu change souvent les mots dont il se sert. Il montre par-là que la vertu du Tao est sans bornes, et qu'une multitude de mots ne suffit pas pour l'exprimer complètement.

(6) Dans le monde il n'y a que quatre grandes choses, et le roi en fait partie : n'est-ce pas le comble de la gloire? Mais il faut absolument qu'il porte jusqu'à la perfection les qualités qui constituent sa grandeur, s'il veut être mis au nombre des quatre grandes choses. Lao-tseu s'exprime ainsi pour encourager puissamment les rois (à suivre la doctrine du Tao).

(7) La terre produit les dix mille êtres, et le roi les gouverne et les nourrit. Il imite la vertu de la terre.

(8) Le ciel couvre les dix mille êtres, et la terre les contient et les supporte; elle répand sur eux les dons qu'elle reçoit du ciel. Le Tao conçoit, comme une mère, les dix mille êtres; le ciel leur ouvre la voie et les amène à la vie. Il seconde ainsi les transformations opérées par le Tao. Le grand Tao est vide, immatériel, pur, tranquille et constamment inerte. Il se conforme à sa nature.

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Livre Premier - Chapitre XXVI

L1-C26
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXVI

Le grave est la racine du léger(1); le calme est le maître du mouvement(2).
De là vient que le saint homme marche tout le jour (dans le Tao) et ne s'écarte point de la quiétude et de la gravité.
Quoiqu'il possède des palais magnifiques, il reste calme et les fuit.
Mais hélas! les maîtres de(3) dix mille chars se conduisent légèrement dans l'empire!
Par une conduite légère, on perd ses ministres(4); par l'emportement des passions, on perd son trône(5).


(1) Lao-tseu ne veut pas seulement montrer la différence qui existe entre le principal et l'accessoire, entre ce qui est noble et ce qui est vil; il veut surtout montrer la différence qui existe entre les causes de la paix et du danger, du salut et de la mort.

(2) C'est-à-dire : Ce qui est calme maîtrise ce qui est impétueux.

(3) Les mots « maître de dix mille chars » désignent l'empereur.

(4) Si le maître des hommes agit avec légèreté et négligence, ceux de ses ministres qui le savent, s'affligent en voyant qu'il est indigne de leur assistance et de leurs conseils, et ils forment le projet de le quitter. Alors il ne peut garder ses ministres.

(5) S'il se laisse entraîner et agiter sans relâche par une multitude de désirs, les inférieurs abandonnent sa cause (ou se révoltent contre lui), et alors il est exposé à de graves dangers et même à la mort. Ainsi il ne peut garder la possession de ses états.

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Livre Premier - Chapitre XXVII

L1-C27
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXVII

Celui qui sait marcher (dans le Tao) ne laisse pas de traces; celui qui sait parler ne commet point de fautes; celui qui sait compter ne se sert point d'instruments de calcul; celui qui sait fermer (quelque chose) ne se sert point de verrou, et il est impossible de l'ouvrir; celui qui sait lier (quelque chose) ne se sert point de cordes, et il est impossible de le délier.
De là vient que le Saint excelle(1) constamment à sauver les hommes; c'est pourquoi il n'abandonne pas les hommes. Il excelle constamment à sauver les êtres; c'est pourquoi il n'abandonne pas les êtres.
Cela s'appelle être doublement éclairé.
C'est pourquoi l'homme vertueux(2) est le maître de celui qui n'est pas vertueux.
L'homme qui n'est pas vertueux est le secours(3) de l'homme vertueux.
Si l'un n'estime pas son maître, si l'autre n'affectionne pas celui qui est son secours, quand on leur accorderait une grande prudence, ils sont plongés dans l'aveuglement(4).
Voilà ce qu'il y a de plus important et de plus subtil.


(1) Ceux que le monde appelle sages n'ont que des voies étroites. Ils donnent avec partialité et ne connaissent point la justice qui est large et libérale pour tous. Si un homme est vertueux, ils se réjouissent de le voir semblable à eux et le sauvent. Si un homme n'est pas vertueux, ils savent le haïr et ne savent pas l'aimer. De là vient qu'il y a beaucoup d'hommes et de créatures qu'ils abandonnent. Mais le saint homme a le cœur exempt de partialité, et il instruit les hommes sans faire acception de personne. Il excelle constamment à sauver tous les hommes et toutes les créatures du monde; c'est pourquoi il ne s'est pas encore trouvé un seul homme, une seule créature qu'il ait rejetés et qu'il ait refusé de sauver.

(2) L'homme vertueux ne l'est pas pour lui seul; il est destiné à être le modèle des hommes. Si les hommes qui ne sont pas vertueux peuvent imiter sa conduite, alors ils peuvent corriger leurs mauvaises qualités et arriver à la vertu. C'est en cela que l'homme vertueux est le maître (le précepteur) de ceux qui ne sont pas vertueux.

(3) L'homme dénué de vertu n'est pas nécessairement condamné à persévérer jusqu'à la fin dans le mal. (Son amélioration) dépend uniquement d'une bonne éducation. Si l'homme vertueux peut l'accueillir avec bienveillance et l'instruire, alors chacun d'eux acquerra du mérite, et l'homme vertueux en retirera à son tour un avantage marqué. C'est ainsi que l'homme qui n'est pas vertueux devient le secours de l'homme vertueux.

(4) En agissant ainsi, l'un et l'autre tiennent une conduite blâmable; quand on pourrait les dire doués d'une grande prudence, il serait impossible de ne pas les regarder comme frappés d'aveuglement.

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Livre Premier - Chapitre XXVIII

L1-C28
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXVIII

Celui qui connaît sa force(1) et garde la faiblesse, est la vallée de l'empire (c'est-à-dire le centre où accourt tout l'empire).
S'il est la vallée de l'empire, la vertu constante(2) ne l'abandonnera pas; il reviendra à l'état d'enfant(3).
Celui qui connaît ses lumières et garde les ténèbres, est le modèle de l'empire.
S'il est le modèle de l'empire, la vertu constante ne faillira pas (en lui), et il reviendra au comble (de la pureté).
Celui qui connaît sa gloire(4) et garde l'ignominie est aussi la vallée de l'empire.
S'il est la vallée de l'empire, sa vertu constante atteindra la perfection et il reviendra à la simplicité parfaite (au Tao).
Quand la simplicité parfaite (le Tao) s'est répandue(5), elle a formé les êtres.
Lorsque le saint homme est élevé aux emplois, il devient le chef des magistrats. Il gouverne grandement et ne blesse personne.


(1) Les sages, qui savent que la roideur et la force ne peuvent durer, aiment à conserver leur souplesse et leur faiblesse (c'est-à-dire persévèrent à vouloir paraître souples et faibles); ils savent que les lumières éclatantes ne peuvent se conserver, et ils aiment à garder les ténèbres (c'est-à-dire à paraître constamment enveloppés de ténèbres); ils savent que les honneurs et la gloire ne peuvent se conserver, et ils aiment à rester dans l'humiliation et l'abaissement. Mais parce qu'ils se sont mis après les autres hommes, ceux-ci les placent avant eux ; parce qu'ils se sont abaissés, les hommes les élèvent. Aussi l'univers vient se soumettre à eux (de même que les eaux se précipitent vers les vallées); l'univers les prend pour modèles.

(2) Désigne la souplesse et la faiblesse, les ténèbres et l'obscurité (de l'esprit), l'abaissement et l'avilissement; certes ce sont des qualités qui durent constamment.

(3) Désignent ici la simplicité primitive. Cette simplicité native, cette pureté sans bornes, l'homme les avait reçues dès l'origine, c'est-à-dire au moment de sa naissance. C'est pourquoi Lao-tseu dit qu'on doit y revenir (lorsqu'on s'en est éloigné).

(4) Celui qui sait qu'il possède la gloire et les honneurs doit les conserver au moyen des opprobres (c'est-à-dire en paraissant couvert d'opprobres et de déshonneur).

(5) Veut dire que le Tao se cache dans de petites œuvres. Or le Tao ne contient pas un seul être (matériel), et cependant il n'y a pas un seul des dix mille êtres qui ne sorte de lui. Une pièce de bois non taillé ne renferme pas un vase ou un ustensile (de bois) , et cependant il n'y a pas un vase ou un ustensile (de bois) qui ne soit fabriqué avec ce bois (lorsqu'il a perdu sa rudesse et sa grossièreté extérieure).

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Livre Premier - Chapitre XXIX

L1-C29
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXIX

Si l'homme agit pour gouverner parfaitement(1) l'empire, je vois qu'il n'y réussira pas.
L'empire est (comme) un vase divin (auquel l'homme) ne doit pas travailler(2).
S'il y travaille, il le détruit; s'il veut le saisir, il le perd.
C'est pourquoi, parmi les êtres, les uns marchent (en avant) et les autres suivent; les uns réchauffent et les autres refroidissent; les uns sont forts et les autres faibles; les uns se meuvent et les autres s'arrêtent(3).
De là vient que le saint homme supprime les excès, le luxe et la magnificence.


(1) Lao-tseu dit que les rois désirent porter à la perfection le gouvernement de l'empire, mais qu'ils ignorent la voie qu'il faut suivre pour y réussir. En effet, ils se livrent à l'action (le contraire du non-agir); c'est ne pas posséder l'art de bien gouverner l'empire.

(2) Voici quelle espèce de chose c'est que l'empire: c'est comme un vase divin qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme de faire (de fabriquer).

(3) Telle est l'opposition mutuelle et l'inégalité naturelle des êtres. Ceux qui marchent (en avant), on ne peut faire qu'ils suivent; ceux qui réchauffent (ou apportent de la chaleur, comme l'été), on ne peut faire qu'ils refroidissent (ou apportent du froid, comme l'hiver), c'est-à-dire on ne peut changer leur nature. C'est pourquoi on réussit sans peine à gouverner les êtres en se conformant à leur nature (c'est-à-dire en pratiquant le non-agir et en les laissant suivre leur impulsion innée). Mais si l'on contrarie leur nature et si l'on agit, on se donne beaucoup de peines et de tourment, et les créatures ne font que se troubler davantage.

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Livre Premier - Chapitre XXX

L1-C30
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXX

Celui qui aide le maître des hommes par le Tao ne (doit pas) subjuguer l'empire par les armes.
Quoi qu'on fasse aux hommes, ils rendent la pareille(1).
Partout où séjournent les troupes(2), on voit naître les épines et les ronces.
A la suite des grandes guerres, il y a nécessairement des années de disette.
L'homme vertueux frappe un coup décisif et s'arrête(3).
Il n'ose subjuguer l'empire par la force des armes.
Il frappe un coup décisif et ne se vante point.
Il frappe un coup décisif et ne se glorifie point.
Il frappe un coup décisif et ne s'enorgueillit point.
Il frappe un coup décisif et ne combat que par nécessité.
Il frappe un coup décisif et ne veut point paraître fort.
Quand les êtres sont arrivés à la plénitude de leur force, ils vieillissent(4).
Cela s'appelle ne pas imiter le Tao. Celui qui n'imite pas le Tao ne tarde pas à périr.


(1) Cette phrase a le même sens que celle-ci: « Ce qui vient de vous, vous reviendra; » c'est-à-dire les hommes vous rendront le bien ou le mal que vous leur aurez fait. (C'est-à-dire ici: Si vous avez vaincu les hommes, ils chercheront à vous vaincre à leur tour). La guerre est le plus grand malheur qui puisse arriver à l'empire. Celui qui détruit la vie des hommes, qui ruine les royaumes, s'attire la colère des peuples et la haine des démons. Il ne manque jamais d'éprouver les châtiments que mérite sa conduite.

(2) Quand les soldats séjournent longtemps dans les champs sans les quitter, on abandonne les travaux agricoles, et les ronces y croissent en abondance.

(3) Il livre une bataille décisive et s'arrête; il n'ose pas chercher à devenir, par la force, le maître de l'empire.

(4) C'est parce que le Tao est mou et faible qu'il peut subsister longtemps. C'est pourquoi, quand les êtres (par exemple, les arbres) sont arrivés au plus haut degré de leur force, ils commencent à vieillir. On voit par là que celui qui est devenu puissant par les armes ne pourra subsister longtemps. C'est pourquoi celui qui sait faire la guerre doit (dans l'occasion) prendre un parti décisif; mais il ne faut pas qu'il cherche à dominer par la force des armes.

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Livre Premier - Chapitre XXXI

L1-C31
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXXI

Les armes les plus excellentes sont des instruments de malheur.
Tous les hommes les détestent. C'est pourquoi celui qui possède le Tao ne s'y attache pas.
En temps de paix, le sage estime la gauche(1); celui qui fait la guerre estime la droite.
Les armes sont des instruments de malheur; ce ne sont point les instruments du sage.
Il ne s'en sert que lorsqu'il ne peut s'en dispenser, et met au premier rang le calme et le repos.
S'il triomphe, il ne s'en réjouit pas(2). S'en réjouir, c'est aimer à tuer les hommes.
Celui qui aime à tuer les hommes ne peut réussir à régner sur l'empire(3).
Dans les événements heureux, on préfère la gauche; dans les événements malheureux, on préfère la droite.
Le général en second occupe la gauche; le général en chef occupe la droite.
Je veux dire qu'on le place suivant les rites funèbres.
Celui qui a tué une multitude d'hommes doit pleurer sur eux avec des larmes et des sanglots.
Celui qui a vaincu dans un combat, on le place suivant les rites funèbres(4).


(1) Le « côté gauche » se rapporte au principe actif, « Yang »; il est le symbole de la vie; dans les événements heureux (par exemple, dans les mariages), on préfère la gauche. Le « côté droit » se rapporte au principe inerte, « In »; il est le symbole de la mort; aussi, dans les événements malheureux (par exemple, dans les funérailles), on préfère la droite.

(2) C'est-à-dire, il n'approuve pas la victoire qu'il a remportée. Quoique les armes aient servi à remporter la victoire, elles ont tué nécessairement beaucoup d'hommes; c'est pourquoi, au fond de son cœur, le sage ne se réjouit pas de sa victoire.

(3) Si un prince aime à tuer les hommes, le ciel l'abandonne à jamais et les peuples se révoltent contre lui. Jamais un tel homme n'est parvenu à régner longtemps sur l'empire.

(4) Dans l'antiquité, quand un général avait remporté la victoire, il prenait le deuil. Il se mettait (dans le temple) à la place de celui qui préside aux rites funèbres, et, vêtu de vêtements unis, il pleurait et poussait des sanglots.

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Livre Premier - Chapitre XXXII

L1-C32
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXXII

Le Tao est éternel et il n'a pas de nom.
Quoiqu'il soit petit(1) de sa nature, le monde entier ne pourrait le subjuguer(2).
Si les vassaux et les rois peuvent le conserver(3), tous les êtres viendront spontanément se soumettre à eux.
Le ciel et la terre s'uniront ensemble pour faire descendre une douce rosée, et les peuples se pacifieront d'eux-mêmes sans que personne le leur ordonne.
Dès que le Tao se fut divisé il eut un nom.
Ce nom une fois établi, il faut savoir se retenir(4).
Celui qui sait se retenir ne périclite jamais.
Le Tao est répandu dans l'univers.
(Tous les êtres retournent à lui) comme les rivières et les ruisseaux des montagnes retournent aux fleuves et aux mers.


(1) Le corps du Tao est extrêmement délié; mais, dès qu'on en fait usage, il devient immensément grand.

(2) Lao-tseu veut dire que le Tao est infiniment honorable et ne voit rien au-dessus de lui.

(3) Le ciel et la terre, les hommes et les êtres tirent leur origine du Tao. C'est pourquoi ils peuvent s'influencer mutuellement et se correspondre tour à tour. Si les vassaux et les rois peuvent véritablement conserver le Tao, tous les êtres viendront se soumettre à eux; le ciel et la terre entreront d'eux-mêmes en bonne harmonie, et les cent familles (les peuples) se pacifieront spontanément.

(4) Le Tao n'a eu un nom qu'après qu'il se fut manifesté dans le monde par la naissance des êtres. Ainsi cette phrase: « Ce nom étant une fois établi » semble renfermer implicitement celle-ci: « Les êtres étant une fois créés ». Alors il faut savoir s'arrêter, c'est-à-dire, il ne faut pas se laisser entraîner et séduire par les choses sensibles, il faut rester dans une quiétude parfaite et se suffire à soi-même; alors on ne sera exposé à aucun danger.

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Livre Premier - Chapitre XXXIII

L1-C33
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXXIII

Celui qui connaît(1) les hommes est prudent.
Celui qui se connaît lui-même est éclairé.
Celui qui dompte les hommes est puissant.
Celui qui se dompte lui-même est fort.
Celui qui sait se suffire(2) est assez riche.
Celui qui agit avec énergie(3) est doué d'une ferme volonté.
Celui qui ne s'écarte point de sa nature(4) subsiste longtemps.
Celui qui meurt et ne périt pas(5) jouit d'une (éternelle) longévité.


(1) Celui qui a assez de perspicacité pour connaître les hommes et les distinguer les uns des autres, peut s'appeler doué de prudence; mais cela n'est pas aussi difficile que de se connaître soi-même. Celui-là seul qui peut connaître sa nature, mérite d'être regardé comme l'homme le plus éclairé du monde. Celui qui a assez de courage pour vaincre les hommes et les subjuguer, peut s'appeler doué de force ; mais cela n'est pas aussi difficile que de se vaincre soi-même. Celui-là seul qui peut vaincre ses passions, mérite d'être appelé le plus fort de tout l'univers.

(2) Celui qui ne sait pas se suffire, a des désirs insatiables; quand il aurait des richesses surabondantes, il serait constamment dans le besoin. Un tel homme ne peut s'appeler riche. Celui-là seul mérite ce nom, qui se suffit à lui-même, qui reste calme et exempt de désirs, et qui est riche du peu qu'il possède.

(3) « Celui qui ne peut agir avec énergie (pour arriver au Tao), échoue souvent dans ses desseins. Sa volonté ne mérite pas d'être citée. Mais le sage qui agit avec énergie, avance sans cesse (dans le Tao); plus le Tao lui paraît éloigné, et plus sa volonté s'anime à le chercher. On peut dire qu'il est doué d'une forte volonté. »
Cette explication paraîtrait contraire au système de Lao-tseu, si l'on ne se rappelait qu'il ne blâme l'usage de la force et de l'énergie qu'autant qu'on les applique à la recherche des choses mondaines.

(4) Chaque être a son essence particulière. Celui qui s'en écarte périt promptement; celui qui la conserve subsiste longtemps. S'il en est ainsi des êtres, à plus forte raison du cœur. Ne point s'écarter de la pureté, c'est ce que Lao-tseu appelle « ne point perdre sa nature ».

(5) La vie animale se dissipe, mais l'âme subsiste toujours.

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Livre Premier - Chapitre XXXIV

L1-C34
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXXIV

Le Tao(1) s'étend partout; il peut aller à gauche comme à droite(2).
Tous les êtres comptent sur lui pour naître, et il ne les repousse point(3).
Quand ses mérites sont accomplis, il ne se les attribue point(4).
Il aime et nourrit tous les êtres, et ne se regarde pas comme leur maître(5).
Il est constamment sans désirs: on peut l'appeler petit(6).
Tous les êtres se soumettent à lui, et il ne se regarde pas comme leur maître: on peut l'appeler grand(7).
De là vient que, jusqu'à la fin de sa vie, le saint homme ne s'estime pas grand(8).
C'est pourquoi il peut accomplir de grandes choses.


(1) Signifie ici que le Tao coule (s'étend) partout sans être arrêté par aucun obstacle.

(2) Cette expression veut dire que rien ne lui est impossible.

(3) Toutes les fois que les créatures commencent à naître, elles ont nécessairement besoin de l'assistance du Tao pour arriver à la vie. Le Tao leur fournit tout ce qu'elles lui demandent et ne les repousse jamais.

(4) Lorsque les créatures sont nées et formées, c'est au Tao qu'appartient le mérite de les avoir produites et nourries.
Lorsqu'enfin elles sont parvenues à leur entier développement, le Tao ne s'attache pas au mérite qui en découle, et ne les regarde pas comme son bien.

(5) Dans l'origine, il leur a donné la vie, et à la fin il les conduit à leur entier développement; on peut dire qu'il aime et nourrit de la manière la plus parfaite tous les êtres de l'univers. Cependant, quoiqu'il comble les êtres de ses bienfaits, jamais il ne se regarde comme leur maître. En général, lorsqu'un homme s'est livré à un travail, il ne manque pas de se fatiguer. Qui pourrait, comme le Tao, suffire complètement au travail qu'exige la production des êtres, et ne refuser à aucun d'eux l'assistance dont il a besoin?
Lorsqu'un homme a acquis du mérite, il ne manque pas de s'y attacher (et de s'en faire gloire). Qui pourrait, comme le Tao, parvenir au comble du mérite et le regarder comme s'il lui était étranger?
Si quelqu'un nourrit lui-même un enfant, il devient nécessairement son maître. Qui pourrait, comme le Tao, porter au suprême degré la vertu qui fait aimer et nourrir les êtres, et ne pas les regarder comme son bien particulier? C'est par là que le Tao est grand.

(6) Le Tao est calme et sans désirs; il existe et il paraît comme n'existant pas; il est plein et il paraît vide. On peut presque l'appeler petit.

(7) Quand tous les êtres se sont soumis au Tao, à la fin il se détache d'eux comme s'ils lui étaient étrangers. On peut l'appeler grand.

(8) Le cœur du saint homme ressemble au Tao. Quoique sa vertu soit extrêmement grande, jamais il ne se regarde comme grand. C'est par là qu'il est grand.

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Livre Premier - Chapitre XXXV

L1-C35
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXXV

Le Saint, garde(1) la grande image (le Tao), et tous les peuples de l'empire accourent à lui.
Ils accourent, et il ne leur fait point de mal; il leur procure la paix, le calme et la quiétude.
La musique et les mets exquis retiennent l'étranger qui passe(2).
Mais lorsque le Tao sort de notre bouche, il est fade et sans saveur.
On le regarde et l'on ne peut le voir; on l'écoute et l'on ne peut l'entendre; on l'emploie et l'on ne peut l'épuiser.


(1) Le Saint conserve le Tao, il pratique le non-agir, et tout l'empire vient se soumettre à lui. L'empire s'étant soumis à lui, le Saint à son tour peut lui procurer de grands avantages, et le faire jouir de la paix, du calme et de la quiétude.

(2) Si l'on fait entendre de la musique, si l'on sert des mets exquis, cela suffit pour arrêter le voyageur qui passe. Mais lorsque la musique a cessé, lorsque les mets exquis sont consommés, le voyageur se retire à la hâte. Cette comparaison montre que les jouissances du siècle sont illusoires et n'ont qu'une faible durée.
Il n'en est pas de même du Tao. Quoiqu'il ne puisse réjouir nos oreilles ni flatter notre goût comme la musique et les mets exquis, dès qu'on l'a adopté et qu'on en fait usage, il peut s'étendre au monde entier et à la postérité la plus reculée. La musique et les mets sont quelque chose de trop chétif pour être mis en comparaison avec le Tao.

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Livre Premier - Chapitre XXXVI

L1-C36
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXXVI

Lorsqu'une créature est sur le point de se contracter, (on reconnaît) avec certitude que dans l'origine elle a eu de l'expansion.
Est-elle sur le point de s'affaiblir, (on reconnaît) avec certitude que dans l'origine elle a eu de la force.
Est-elle sur le point de dépérir, (on reconnaît) avec certitude que dans l'origine elle a eu de la splendeur.
Est-elle sur le point d'être dépouillée de tout, (on reconnaît) avec certitude que dans l'origine elle a été comblée de dons.
Cela s'appelle (une doctrine à la fois) cachée et éclatante(1).
Ce qui est mou triomphe de ce qui est dur; ce qui est faible triomphe de ce qui est fort(2).
Le poisson ne doit point quitter les abîmes; l'arme acérée du royaume ne doit pas être montrée au peuple.


(1) Quoique ces principes soient évidents (pour le sage), en réalité ils sont abstraits et comme cachés (au vulgaire qui est incapable de tirer de telles conséquences de l'état apparent des choses ou des créatures).

(2) Si les choses les plus florissantes dépérissent, etc... il est évident que les choses molles peuvent triompher des choses dures, et que les choses faibles peuvent triompher des choses fortes. La dureté et la force sont la voie qui conduit au danger et à la mort; la mollesse et la faiblesse sont la voie de la paix et du salut. Celui qui gouverne un royaume pourrait-il se prévaloir de sa puissance et de sa force? Si le poisson peut se cacher au fond des eaux, il conserve sa vie. Il ne doit pas se livrer à des mouvements violents et s'élancer sur la terre car il tomberait au pouvoir de l'homme et ne tarderait pas à périr. Mais lorsque le poisson (que le pêcheur avait pris) quitte l'élément dur (la terre) et qu'il possède l'élément mou (l'eau), personne ne peut plus se rendre maître de lui. De même, si un royaume peut conserver sa faiblesse (c'est-à-dire se montrer faible quoiqu'il soit puissant), il restera constamment en paix. Il ne doit pas se glorifier de sa puissance et de sa force (l'expression « arme acérée du royaume » désigne la puissance, l'autorité), ni l'étaler aux yeux de tout l'empire. Autrement sa puissance s'épuiserait, sa force fléchirait, et il ne pourrait conserver ses états.

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Livre Premier - Chapitre XXXVII

L1-C37
Le TaoTeKing : Livre Premier - Chapitre XXXVII

Le Tao pratique constamment le non-agir(1) et (pourtant) il n'y a rien qu'il ne fasse.
Si les rois et les vassaux peuvent le conserver(2), tous les êtres se convertiront.
Si, une fois convertis, ils veulent encore se mettre en mouvement(3), je les contiendrai à l'aide de l'être simple qui n'a pas de nom (c'est-à-dire par le Tao).
L'être simple qui n'a pas de nom, il ne faut pas même le désirer.
L'absence de désirs procure la quiétude.
Alors l'empire se rectifie de lui-même.


(1) Le Tao pratique constamment le non-agir, et cependant il n'y a pas un seul être du monde qui n'ait été produit par le Tao.

(2) Si les rois peuvent conserver le Tao, c'est-à-dire l'imiter et pratiquer le non-agir, tous les êtres se convertiront à leur exemple, c'est-à-dire pratiqueront le non-agir.

(3) Longtemps après que le peuple se sera converti, ses affections, ses désirs recommenceront à se remuer au fond de son cœur, et les mœurs s'altéreront. Les uns voudront embellir ce qui est naturel et vrai, les autres voudront compliquer les choses les plus simples, et peu à peu on attachera du prix à de spécieuses apparences. Mais le Saint peut apercevoir de bonne heure ce grave défaut et le prévenir dans ses plus faibles commencements. Alors il le réprime à l'aide de la substance simple qui n'a pas de nom (à l'aide du Tao; c'est-à-dire qu'en pratiquant le non-agir et en le faisant pratiquer au peuple, il dompte la fougue de ses passions désordonnées). Mais si l'homme était disposé à le désirer (à désirer le Tao), ce serait encore avoir des désirs; c'est pourquoi il est absolument nécessaire de ne pas le désirer. Alors (c'est-à-dire lorsqu'on ne désire pas même le Tao), on est parvenu au comble du calme et de la quiétude. Dès que le cœur de l'homme n'a plus aucune espèce de désirs, il se rectifie de lui-même. Cette absence de désirs étant étendue à tout l'empire, l'empire se rectifie de lui-même.

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Livre Second (Te-King ou Livre de la Vertu)

Livre Second - Chapitre XXXVIII

L1-C38_1
Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre XXXVIII_1
L1-C38_2
Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre XXXVIII_2

Les hommes d'une vertu supérieure ignorent leur vertu(1); c'est pourquoi ils ont de la vertu.
Les hommes d'une vertu inférieure n'oublient pas leur vertu; c'est pourquoi ils n'ont point de vertu.
Les hommes d'une vertu supérieure la pratiquent sans y songer.
Les hommes d'une vertu inférieure la pratiquent avec intention.
Les hommes d'une humanité supérieure la pratiquent sans y songer.
Les hommes d'une équité supérieure la pratiquent avec intention.
Les hommes d'une urbanité supérieure(2) la pratiquent(3) et personne n'y répond(4); alors ils emploient la violence pour qu'on les paye de retour(5).
C'est pourquoi l'on a de la vertu après avoir perdu le Tao; de l'humanité après avoir perdu la vertu; de l'équité après avoir perdu l'humanité; de l'urbanité(6) après avoir perdu l'équité.
L'urbanité n'est que l'écorce de la droiture et de la sincérité; c'est la source du désordre.
Le faux savoir(7) n'est que la fleur du Tao et le principe de l'ignorance.
C'est pourquoi un grand homme(8) s'attache au solide et laisse le superficiel.
Il estime le fruit et laisse la fleur. C'est pourquoi il rejette l'une et adopte l'autre.


(1) C'est-à-dire: «Ils ne se regardent pas comme vertueux ».

(2) Après avoir parlé de la vertu supérieure et de la vertu inférieure, Lao-tseu se contente de mentionner l'humanité supérieure, l'équité supérieure, et ne dit rien de l'humanité inférieure, de l'équité inférieure. En voici la raison. La vertu inférieure tient le milieu entre l'humanité et la justice, mais le degré inférieur de l'humanité et de l'équité ne mérite pas d'être cité.

(3) L'homme d'une humanité supérieure la pratique sans s'y appliquer et comme à son insu. Mais il n'en est pas de même de la justice; pour la suivre, il faut examiner auparavant ce qui est bien ou mal, juste ou injuste. D'où il suit qu'on ne peut la pratiquer sans agir, c'est-à-dire sans y songer, sans intention.

(4) Les princes d'une urbanité supérieure créent les rites, établissent des règlements et déterminent la nature et l'ordre des cérémonies qui peuvent rehausser la majesté royale. Mais lorsque les fleurs de l'urbanité sont abondantes et que son fruit a dépéri (c'est-à-dire lorsque l'urbanité ne se compose que de dehors spécieux et que la sincérité des sentiments s'est affaiblie), on fatigue les autres par des démonstrations trompeuses, et à chaque acte on s'éloigne du Tao. Il est impossible qu'ils y répondent par des marques de respect.

(5) Alors les supérieurs se mettent en guerre avec les inférieurs. C'est pourquoi ils emploient la violence pour les forcer à leur rendre hommage.

(6) Lao-tseu n'arrive à l'urbanité qu'après être descendu quatre fois au-dessous du Tao. En effet, il descend du Tao à la vertu, de la vertu à la justice, de la justice à l'équité, de l'équité aux rites ou à l'urbanité. L'urbanité est ce qu'il y a de plus faible dans les vertus sociales ; il est impossible de descendre plus bas. Si l'on descend plus bas, on entre dans la voie du désordre.
On ne peut pas dire que l'urbanité exclut nécessairement la droiture et la sincérité; mais elle n'en est que la partie la plus faible, la plus superficielle. Elle n'est pas un désordre, mais elle est le principe du désordre. En effet, si l'un veut montrer son respect par une attitude humble, sa sincérité par des paroles bienveillantes, lorsqu'on multiplie ces démonstrations, le sentiment de la droiture et de la sincérité s'affaiblit de jour en jour.

(7) « La faculté de connaître les choses d'avance ». Cette faculté n'exclut pas nécessairement le Tao, mais elle n'en est que la fleur; ce n'est pas de l'ignorance, mais c'est le commencement de l'ignorance. La véritable étude du Tao consiste à nourrir ses esprits. Quoique l'éclat (de la vertu du Saint) puisse illuminer l'univers, il le renferme dans son intérieur. Quant à ces hommes qui font usage de leurs facultés intellectuelles pour prévoir la paix ou le désordre des états, pour prédire le malheur ou le bonheur, ils peuvent, il est vrai, exciter l'admiration du siècle; mais lorsqu'ils se replient sur eux-mêmes, cette faculté ne leur sert de rien. Ils fatiguent leurs esprits en s'occupant des choses extérieures; de là naissent le trouble et l'erreur. C'est pourquoi Lao-tseu dit: C'est le commencement de l'ignorance.

(8) L'humanité, la justice, les rites, les lois, sont les instruments dont se sert un homme saint (c'est-à-dire un prince parfait) pour gouverner l'empire. Mais Lao-tseu veut qu'on abandonne l'humanité et la justice, qu'on renonce aux rites et aux lois. Si une telle doctrine était mise en pratique, comment l'empire ne tomberait-il pas dans le désordre? En effet, parmi les lettrés des siècles suivants, on en a vu qui, séduits par le goût des discussions abstraites, négligeaient les actes de la vie réelle; d'autres qui, entraînés par l'amour de la retraite, mettaient en oubli les lois de la morale. L'empire imita leur exemple, et bientôt la société tomba dans le trouble et le désordre. C'est ce qui arriva sous la dynastie des Tsin. Ce malheur prit sa source dans la doctrine de Lao-tseu.
Ceux qui raisonnent ainsi ne sont pas capables de comprendre le but de Lao-tseu, ni de pénétrer la véritable cause des vices qui ont éclaté sous les Tsin. Les hommes des Tsin ne suivaient pas la doctrine de Lao-tseu; les troubles de cette époque ont eu une autre cause. Ce n'est point sans motif que Lao-tseu apprend à quitter l'humanité et la justice, à renoncer aux rites et à l'étude. Si les hommes doivent quitter l'humanité et la justice, c'est pour révérer le Tao et la Vertu; s'ils doivent renoncer aux rites et à l'étude, c'est pour revenir à la droiture et à la sincérité. Quant aux hommes des Tsin, je vois qu'ils ont abandonné l'humanité et la justice; je ne vois pas qu'ils aient révéré le Tao et la Vertu. Je vois qu'ils ont renoncé aux rites et à l'étude; je ne vois pas qu'ils soient revenus à la droiture et à la sincérité.
Depuis la période Thaï-kang (l'an 280 après J.C.) jusqu'à la fuite sur la rive gauche du fleuve Kiang, les lettrés s'appliquaient en général à acquérir une réputation éminente; ils s'abandonnaient mollement au repos; ils couraient après le pouvoir et la fortune, et se passionnaient pour la musique et les arts. Le goût des discussions abstraites et l'amour de la solitude n'étaient rien en comparaison de ces excès coupables qui ont troublé la famille des Tsin, et dont il serait impossible de trouver la cause dans l'ouvrage de Lao-tseu.

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Livre Second - Chapitre XXXIX

L1-C39_1
Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre XXXIX_1
L1-C39_2
Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre XXXIX_2

Voici les choses qui jadis ont obtenu l'Unité(1).
Le ciel est pur parce qu'il a obtenu l'Unité.
La terre est en repos parce qu'elle a obtenu l'Unité.
Les esprits sont doués d'une intelligence divine parce qu'ils ont obtenu l'Unité.
Les vallées se remplissent parce qu'elles ont obtenu l'Unité.
Les dix mille êtres naissent parce qu'ils ont obtenu l'Unité.
Les princes et rois sont les modèles du monde parce qu'ils ont obtenu l'Unité.
Voilà ce que l'Unité a produit.
Si le ciel perdait(2) sa pureté, il se dissoudrait;
Si la terre perdait son repos, elle s'écroulerait;
Si les esprits perdaient leur intelligence divine, ils s'anéantiraient;
Si les vallées ne se remplissaient plus, elles se dessécheraient;
Si les dix mille êtres ne naissaient plus, ils s'éteindraient;
Si les princes et les rois s'enorgueillissaient de leur noblesse et de leur élévation, et cessaient d'être les modèles (du monde), ils seraient renversés.
C'est pourquoi les nobles regardent la roture comme leur origine(3); les hommes élevés regardent la bassesse de la condition comme leur premier fondement.
De là vient que les princes et les rois s'appellent eux-mêmes orphelins, hommes de peu de mérite, hommes dénués de vertu.
Ne montrent-ils pas par là qu'ils regardent la roture comme leur véritable origine? Et ils ont raison!
C'est pourquoi, si vous décomposez un char, vous n'avez plus de char(4).
(Le sage) ne veut pas être estimé comme le jade, ni méprisé comme la pierre.


(1) L'Unité, c'est le Tao. C'est du Tao que tous les êtres ont obtenu ce qui constitue leur nature. Les hommes de l'empire voient les êtres et oublient le Tao; ils se contentent de savoir que le ciel est pur, que la terre est en repos, que les esprits sont doués d'une intelligence divine; que les vallées sont susceptibles d'être remplies, que les dix mille êtres naissent, que les vassaux et les rois sont les modèles du monde. Mais ils ignorent que c'est du Tao qu'ils ont obtenu ces qualités. La grandeur du ciel et de la terre, la noblesse des vassaux et des rois, c'est l'Unité qui les a produites. Mais qu'est-ce donc que l'Unité? Vous la regardez et ne pouvez la voir; vous voulez la toucher et ne l'atteignez pas. On voit que c'est la chose la plus subtile du monde.

(2) « Si le ciel n'avait pas de pureté, » signifie « si le ciel perdait son Unité », c'est-à-dire ce qui constitue sa nature.

(3) Dans l'ordre de la nature, les vassaux et les rois sont de la même espèce que l'humble homme du peuple. Si les peuples se soumettent à eux, de simples particuliers qu'ils étaient, ils deviennent princes et rois. Si les peuples les abandonnent, de princes et de rois qu'ils étaient, ils descendent dans la classe des simples particuliers. On voit par là que la noblesse et l'élévation des princes et des rois ont pour base la classe abjecte et roturière du peuple. Quand les princes et les rois s'appellent eux-mêmes par humilité orphelins, hommes de peu de mérite, hommes dénués de vertu, ils emploient les dénominations qui servent à désigner le pauvre peuple et les gens d'une condition basse et ignoble. S'ils se désignent ainsi eux-mêmes, au lieu d'employer des titres pompeux, c'est qu'ils n'ont pas oublié leur humble origine.

(4) Si vous faites abstraction du peuple, il n'y aura plus ni prince ni roi.
Quelque beau que soit un char, il ne l'est devenu que par la réunion d'une multitude de petits matériaux. Quelque noble que soit un prince ou un roi, il n'a pu le devenir que par la réunion d'une foule d'hommes d'une basse condition.
Il est donc à désirer que les princes et les rois sachent s'abaisser au milieu de leurs honneurs, et devenir simples et humbles comme le Tao. Dès qu'un prince possède le Tao, il n'est pas au pouvoir des hommes de le rehausser ni de l'avilir. Il ne veut pas être estimé comme le jade, ni méprisé comme la pierre. Or si les princes et les rois perdent leur peuple, c'est parce qu'ils ont perdu l'Unité (le Tao). S'ils perdent l'Unité, c'est parce que, fiers de leur noblesse et de leur élévation, ils s'abandonnent, sur le trône, aux plus coupables excès. Lao-tseu explique ici la cause de la noblesse et de l'élévation, pour détourner les hommes de les rechercher.

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Livre Second - Chapitre XL

L1-C40
Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre XL

Le retour au non-être (produit) le mouvement(1) du Tao.
La faiblesse(2) est la fonction du Tao.
Toutes les choses du monde sont nées de l'être; l'être est né du non-être.


(1) Le mouvement du Tao, c'est-à-dire l'impulsion que le Tao donne aux êtres, a pour racine, pour origine, leur retour (au non-être). S'ils ne retournaient pas au non-être, (le Tao) ne pourrait les mettre en mouvement. Il faut qu'ils se condensent, qu'ils se resserrent (qu'ils décroissent), pour pouvoir atteindre ensuite toute la plénitude de leur développement. C'est pourquoi le retour au non-être permet au Tao de mettre les êtres en mouvement, c'est-à-dire de les faire renaître.

(2) La faiblesse est l'état constant du Tao; s'il n'était pas faible, il ne pourrait subsister longtemps.

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