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Livre Premier (Tao-King ou Livre de la Voie)
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Ch. XXXVI Ch. XXXVII
Livre Second (Te-King ou Livre de la Vertu)
Ch. XXXVIII Ch. XXXIX Ch. XL Ch. XLI Ch. XLII Ch. XLIII Ch. XLIV
Ch. XLV Ch. XLVI Ch. XLVII Ch. XLVIII Ch. XLIX Ch. L Ch. LI
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Ch. LXXX Ch. LXXXI Terminologie

(suite) Tao Te King, Livre Second (Te-King ou Livre de la Vertu)

Livre Second - Chapitre LXI

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Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXI

Un grand royaume (doit s'abaisser comme) les fleuves et les mers, où se réunissent (toutes les eaux de) l'empire(1).
Dans le monde, tel est le rôle de la femelle(2). En restant en repos, elle triomphe constamment du mâle. Ce repos est une sorte d'abaissement.
C'est pourquoi, si un grand royaume s'abaisse devant les petits royaumes, il gagnera les petits royaumes.
Si les petits royaumes s'abaissent devant un grand royaume, ils gagneront le grand royaume.
C'est pourquoi les uns s'abaissent(3) pour recevoir, les autres s'abaissent pour être reçus.
Ce que désire uniquement un grand royaume, c'est de réunir et de gouverner les autres hommes.
Ce que désire uniquement un petit royaume(4), c'est d'être admis à servir les autres hommes.
Alors tous deux obtiennent ce qu'ils désiraient.
Mais les grands doivent s'abaisser!


(1) La voie, c'est-à-dire la conduite d'un grand royaume peut être comparée aux fleuves et aux mers. Or les fleuves et les mers se tiennent au-dessous du niveau de toutes les eaux; et, parce qu'ils occupent une situation basse et inférieure, les eaux de tout l'empire (ou de tout l'univers) vont se rendre dans leur sein.

(2) La femelle n'est pas plus forte que le mâle, et cependant, au moyen de la douceur et du calme, elle triomphe constamment du mâle. Cela vient de ce que, par ce calme, elle s'humilie et s'abaisse au-dessous du mâle.

(3) C'est-à-dire: « gagner leur affection et ne point la perdre. »

(4) Un grand royaume désire de réunir sous sa puissance et de gouverner les hommes des autres états. Si maintenant il s'abaisse devant les petits royaumes, les petits royaumes viendront se soumettre à lui. Un petit royaume désire d'être admis à servir les hommes (c'est-à-dire les princes des grands royaumes). Si maintenant il s'abaisse devant un grand royaume, et que ce grand royaume l'accueille avec bienveillance, ils obtiendront l'un et l'autre ce qu'ils désiraient.
Les vœux d'un petit royaume se bornent à vouloir servir les hommes (les princes puissants); mais le vœu que forme un grand royaume est de réunir sous sa puissance et de gouverner les hommes (des états voisins). Si celui qui sert les autres hommes voit que tel prince manque d'égards envers lui, il le quittera et ira offrir son obéissance à un autre. Si celui qui avait réuni sous sa puissance et qui gouvernait les hommes (des états voisins) vient à perdre l'obéissance d'un petit royaume, on ne pourra plus dire qu'il réunit et gouverne les hommes. C'est pourquoi les grands doivent surtout s'abaisser.

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Livre Second - Chapitre LXII

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Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXII

Le Tao est l'asile de tous les êtres; c'est le trésor de l'homme vertueux et l'appui du méchant(1).
Les paroles excellentes peuvent faire notre richesse(2), les actions honorables peuvent nous élever au-dessus des autres.
Si un homme n'est pas vertueux(3), pourrait-on le repousser avec mépris?
C'est pour cela qu'on avait établi un empereur et institué trois ministres.
Il est beau de tenir devant soi une tablette de jade(4) ou d'être monté sur un quadrige; mais il vaut mieux rester assis pour avancer dans le Tao.
Pourquoi les anciens estimaient-ils le Tao?
N'est-ce pas parce qu'on le trouve naturellement sans le chercher tout le jour? N'est-ce pas parce que les coupables obtiennent par lui la liberté et la vie?
C'est pourquoi (le Tao) est l'être le plus estimable du monde.


(1) L'homme dénué de vertu a commencé à perdre le Tao. Lorsqu'une fois il craint le malheur et songe à son salut, s'il peut chercher son appui dans le Tao, il pourra changer le malheur qui le menaçait en un bonheur durable. Lao-tseu veut dire que le Tao est répandu dans l'univers, et que les bons comme les méchants peuvent en profiter.

(2) Ce passage s'applique à l'homme vertueux.

(3) Si un homme a des défauts, il lui suffit de se corriger pour devenir vertueux. C'est pourquoi il ne faut pas le repousser à cause de ses défauts. Si, dans l'antiquité, on avait établi un empereur et trois ministres, c'était précisément pour instruire et réformer les hommes vicieux.

(4) Quoique les trois ministres aient chacun une tablette de pierre précieuse, c'est-à-dire de jade (pour cacher leur visage lorsqu'ils se présentent devant le souverain); quoique l'empereur ait un attelage de quatre chevaux dociles, tout cela est insuffisant pour les rendre honorables. La véritable gloire consiste à cultiver le Tao.

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Livre Second - Chapitre LXIII

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Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXIII

(Le sage) pratique le non-agir(1), il s'occupe de la non-occupation, et savoure ce qui est sans saveur.
Les choses grandes ou petites, nombreuses ou rares, (sont égales à ses yeux).
Il venge ses injures par des bienfaits.
Il commence par des choses aisées, lorsqu'il en médite de difficiles; par de petites choses, lorsqu'il en projette de grandes.
Les choses les plus difficiles du monde ont nécessairement commencé par être aisées(2).
Les choses les plus grandes du monde ont nécessairement commencé par être petites(3).
De là vient que, jusqu'à la fin, le Saint(4) ne cherche point à faire de grandes choses; c'est pourquoi il peut accomplir de grandes choses.
Celui qui promet à la légère tient rarement sa parole(5).
Celui qui trouve beaucoup de choses faciles éprouve nécessairement de nombreuses difficultés.
De là vient que le Saint trouve tout difficile; c'est pourquoi, jusqu'au terme de sa vie, il n'éprouve nulles difficultés.


(1) Une seule expression suffit pour rendre l'idée de « pratiquer le non-agir ». C'est uniquement afin de donner plus de corps à son style que Lao-tseu développe sa pensée en ajoutant les mots « faire consister son occupation dans l'absence de toute occupation »; « savourer ce qui est sans saveur (le Tao) », qui se rapportent également à l'idée de non-agir.

(2) Toute chose difficile ne l'est pas devenue subitement; elle est née de choses aisées, et, par leur accumulation insensible, elle est devenue difficile. C'est pourquoi celui qui médite des choses difficiles doit commencer par ce qu'elles ont de facile. Ne dédaignez pas de vous occuper des choses aisées, de peur que plus tard vous ne puissiez venir à bout d'une entreprise difficile.

(3) Les grandes choses ne le sont pas devenues subitement; elles ont commencé par être petites, et, par un progrès et un accroissement graduels, elles sont devenues grandes. C'est pourquoi celui qui veut faire une grande chose doit commencer par ce qu'elle a de plus petit. Ne dédaignez pas une chose parce qu'elle est exiguë, de peur de ne pouvoir accomplir un jour des œuvres grandes et durables.

(4) Le Saint ne cherche jamais à faire (tout à coup) de grandes choses; il se contente d'accumuler peu à peu de petites choses; c'est pourquoi il arrive insensiblement à en faire de grandes.

(5) Lao-tseu cite ce fait pour montrer que celui qui trouve beaucoup de choses faciles rencontre nécessairement beaucoup de difficultés.

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Livre Second - Chapitre LXIV

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Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXIV_1
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Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXIV_2

Ce qui est calme est aisé à maintenir; ce qui n'a pas encore paru est aisé à prévenir; ce qui est faible est aisé à briser; ce qui est menu est aisé à disperser.
Arrêtez le mal avant qu'il n'existe; calmez le désordre avant qu'il n'éclate.
Un arbre d'une grande circonférence est né d'une racine aussi déliée qu'un cheveu; une tour de neuf étages est sortie d'une poignée de terre; un voyage de mille lis a commencé par un pas!
Celui qui agit échoue(1); celui qui s'attache à une chose la perd.
De là vient que le Saint n'agit pas, c'est pourquoi il n'échoue point.
Il ne s'attache à rien, c'est pourquoi il ne perd point.
Lorsque le peuple fait une chose, il échoue toujours(2) au moment de réussir.
Soyez attentif à la fin comme au commencement, et alors vous n'échouerez jamais.
De là vient que le Saint(3) fait consister ses désirs dans l'absence de tout désir. Il n'estime point les biens d'une acquisition difficile.
Il fait consister son étude dans l'absence de toute étude, et se préserve des fautes des autres hommes(4).
Il n'ose pas agir afin d'aider tous les êtres à suivre leur nature.


(1) D'après les principes du non-agir, l'action et l'attachement (aux objets extérieurs) sont des choses désordonnées; c'est pourquoi celui qui agit échoue et ne peut réussir. Celui qui s'attache (aux objets extérieurs) les perd et ne peut les posséder. En conséquence le sage pratique le non-agir; aussi reste-t-il étranger aux succès comme aux échecs. Il laisse (les objets extérieurs) et ne s'y attache pas; aussi reste-t-il étranger à leur possession comme à leur perte.

(2) Lorsque les hommes vulgaires voient qu'une chose est sur le point de réussir, ils se laissent aller à la négligence et à la légèreté; alors elle (cette affaire) change de face, et ils échouent complètement. Soyez donc sur vos gardes à la fin de vos entreprises comme on l'est au commencement; alors vous pourrez les conduire à leur parfait accomplissement et vous n'échouerez jamais.

(3) La multitude désire des choses qui lui sont inutiles et use ses esprits à les chercher, tandis qu'elle méprise ce qu'il y a de précieux en elle (c'est-à-dire la pureté de sa nature): c'est le comble de l'aveuglement! Le Saint ne prise pas les choses extérieures; il attache uniquement du prix à l'absence de tout désir.

(4) Tous les êtres ont chacun leur nature. Les hommes de la multitude ne suivent pas la pureté de leur nature; ils l'altèrent en se livrant à une activité désordonnée. Ils abandonnent la candeur et la simplicité, pour rechercher la prudence et l'astuce; ils laissent ce qui est facile et simple, pour courir après les choses ardues et compliquées. C'est en cela qu'ils pêchent. Le Saint s'applique à faire le contraire.

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Livre Second - Chapitre LXV

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Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXV

Dans l'antiquité, ceux qui excellaient à pratiquer le Tao ne l'employaient point à éclairer le peuple; ils l'employaient à le rendre simple et ignorant(1).
Le peuple est difficile à gouverner parce qu'il a trop de prudence(2);
Celui qui se sert de la prudence pour gouverner le royaume, est le fléau du royaume(3).
Celui qui ne se sert pas de la prudence pour gouverner le royaume, fait le bonheur du royaume(4).
Lorsqu'on connaît ces deux choses(5), on est le modèle (de l'empire).
Savoir être(6) le modèle (de l'empire), c'est être doué d'une vertu céleste.
Cette vertu céleste est profonde, immense, opposée aux créatures.
Par elle on parvient à procurer une paix générale(7).


(1) La prudence et la perspicacité sont la source de l'hypocrisie et de la froideur (des sentiments). Dans l'antiquité, ceux qui excellaient à pratiquer le Tao ne l'employaient pas à éclairer le peuple, à développer sa prudence et sa perspicacité. Ils l'employaient au contraire à le rendre simple et borné, afin qu'il ne se livrât point à la ruse et à la fraude.

(2) Lorsque le peuple n'a pas encore perdu son naturel simple et candide, il est aisé de l'instruire et de le convertir; lorsque la sincérité de ses sentiments n'est pas encore altérée, il est aisé de le faire obéir aux défenses et aux lois. Mais dès qu'il a acquis beaucoup de prudence, sa pureté et sa simplicité s'évanouissent tandis que la ruse et l'hypocrisie croissent en lui de jour en jour. Si l'on veut lui enseigner le Tao et lui faire adopter une conduite droite et régulière, on éprouvera d'immenses difficultés. C'est uniquement pour cela que les sages de l'antiquité s'étudiaient à rendre le peuple simple et ignorant, au lieu de lui donner des lumières.

(3) Si le prince emploie la prudence pour gouverner le royaume, le peuple sera influencé par son exemple; il cherchera à devenir prudent, et se livrera à la fausseté et à la fourberie. De cette manière, le prince aura fait le malheur du royaume.

(4) Si le prince n'emploie pas la prudence pour gouverner le royaume, le peuple sera influencé par son exemple et cherchera à devenir simple et pur. La simplicité, l'honnêteté du peuple, feront le bonheur du royaume.
Le peuple est difficile à gouverner, dit Wang-fou-sse, parce qu'il a trop de sagacité; il faut le rendre ignorant et exempt de désirs. Mais si l'on mène le peuple à l'aide de la prudence et de la ruse, une fois que ses mauvaises dispositions auront été éveillées, il faudra encore employer l'habileté, l'artifice, pour comprimer l'hypocrisie du peuple. Le peuple s'apercevra des obstacles qu'on lui oppose et saura s'y soustraire aussitôt. Il ne songera qu'à former des stratagèmes secrets, et alors la fausseté et l'hypocrisie s'accroîtront de jour en jour. C'est pour cela que Lao-tseu dit: Celui qui gouverne le royaume par la prudence est le fléau du royaume.

(5) Quand les hommes vulgaires parlent de l'administration du royaume, ils s'imaginent qu'il est bien gouverné lorsque le prince fait usage de la prudence, et que, faute de prudence, il tombe dans le désordre. Raisonner ainsi, ce n'est pas savoir choisir la véritable science et être incapable de bien gouverner les hommes. C'est pourquoi celui qui peut connaître les avantages et les inconvénients de ces deux choses (c'est-à-dire les avantages du non-emploi de la prudence et les inconvénients de son emploi) est capable de devenir le modèle de l'empire.

(6) Les hommes vulgaires n'estiment que l'emploi de la prudence pour bien gouverner, mais le Saint n'estime au contraire que le non-emploi de la prudence pour bien gouverner. C'est ce qui fait dire à Lao-tseu que la vertu céleste est profonde, immense et opposée aux créatures, c'est-à-dire qu'elle recherche le contraire de ce qui plaît aux créatures.

(7) Toutes les fois que l'empire est en proie à de grands désordres, il faut en accuser l'amour de la prudence. Mais dès qu'un prince ne fait pas usage de la prudence, il parvient à procurer une paix générale.

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Livre Second - Chapitre LXVI

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Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXVI

Pourquoi les fleuves et les mers peuvent-ils être les rois(1) de toutes les eaux?
Parce qu'ils savent se tenir au-dessous d'elles.
C'est pour cela qu'ils peuvent être les rois de toutes les eaux.
Aussi lorsque le Saint désire d'être au-dessus du peuple, il faut que, par ses paroles, il se mette au-dessous de lui.
Lorsqu'il désire d'être placé en avant du peuple, il faut que, de sa personne, il se mette après lui.
De là vient que le Saint est placé au-dessus de tous et il n'est point à charge au peuple(2); il est placé en avant de tous et le peuple n'en souffre pas(3).
Aussi tout l'empire aime à le servir et ne s'en lasse point(4).
Comme il ne dispute pas (le premier rang), il n'y a personne dans l'empire qui puisse le lui disputer(5).


(1) C'est celui vers lequel tout l'empire va pour se soumettre à lui. (Il y a ici une espèce de jeu de mots.) Les ruisseaux de tout l'univers se rendent dans les fleuves et les mers, comme pour se soumettre à eux; c'est pourquoi les fleuves et les mers sont les rois de tous les courants. Comment obtiennent-ils cela (c'est-à-dire que les courants se rendent dans leur sein)? C'est uniquement parce qu'ils sont situés au-dessous de tous les courants.

(2) Les hommes aiment naturellement à empiéter sur les droits de leurs supérieurs; mais, comme le Saint peut s'abaisser au-dessous des hommes et se placer après eux, quoiqu'il soit élevé au-dessus d'eux, ils le portent avec joie et ne le trouvent pas lourd (Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils ont un roi).

(3) Quoiqu'il soit placé en avant des hommes, ceux-ci se réjouissent de le suivre et n'ont nulle intention de lui nuire.

(4) S'il était élevé au-dessus des hommes et qu'il leur fût à charge; s'il était placé en avant des hommes et qu'ils lui fissent du mal, alors, quoiqu'ils lui obéissent, ils ne s'en réjouiraient pas; s'ils s'en réjouissaient, ils ne manqueraient pas de s'en lasser. Mais, comme il ne leur est point à charge, et qu'ils ne veulent pas lui faire du mal, ils aiment à le servir, et jusqu'à la fin de leur vie ils ne se lassent point de lui.

(5) « il s'abaisse au-dessous des hommes », c'est pourquoi tout l'empire aime à le servir et ne s'en lasse pas. On voit par là que, dans tout l'empire, personne ne peut lutter avec lui.

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Livre Second - Chapitre LXVII

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Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXVII

Dans le monde tous me disent éminent(1), mais je ressemble à un homme borné.
C'est uniquement parce que je suis éminent, que je ressemble à un homme borné.
Quant à (ceux qu'on appelle) éclairés, il y a longtemps que leur médiocrité est connue!
Je possède trois choses précieuses: je les tiens et les conserve comme un trésor.
La première s'appelle l'affection; la seconde s'appelle l'économie; la troisième s'appelle l'humilité, qui m'empêche de vouloir être le premier de l'empire.
J'ai de l'affection(2), c'est pourquoi je puis être courageux.
J'ai de l'économie, c'est pourquoi je puis faire de grandes dépenses.
Je n'ose être le premier de l'empire, c'est pourquoi je puis devenir le chef de tous les hommes(3).
Mais aujourd'hui(4) on laisse l'affection pour s'abandonner au courage; on laisse l'économie pour se livrer à de grandes dépenses; on laisse le dernier rang pour rechercher le premier:
Voilà ce qui conduit à la mort.
Si l'on combat avec un cœur rempli d'affection, on remporte la victoire(5); si l'on défend (une ville), elle est inexpugnable.
Quand le ciel veut sauver un homme, il lui donne l'affection pour le protéger(6).


(1) Ils (les hommes) louent sa grandeur et s'affligent de ce qu'il ne ressemble pas (aux créatures). Ils ignorent que si le Saint est grand, c'est parce qu'il ne ressemble pas aux créatures. S'il leur ressemblait, comment serait-il digne d'être appelé grand?

(2) C'est comme lorsqu'on dit : l'homme doué d'humanité ne rencontre pas d'ennemis.

(3) Tout l'empire le pousse en avant et le place au premier rang.

(4) Désigne les hommes contemporains de Lao-tseu.

(5) Ce passage montre que celui qui est affectueux et humain est soutenu et protégé par les autres hommes.

(6) L'affection est la principale des trois choses précieuses dont parle Lao-tseu. C'est pourquoi il la cite à plusieurs reprises. Celui qui est doué d'affection ne fait pas de mal aux créatures; il protège tendrement le peuple, et le peuple le chérit comme un père et une mère; sa vertu peut toucher le ciel. Lorsque le ciel veut le délivrer du danger, il le protège par l'affection. Il ne permet pas que les ennemis lui fassent du mal. Les mots « il le protège par l'affection » montrent que l'homme doué d'affection pour les créatures est protégé par le ciel.

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Livre Second - Chapitre LXVIII

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Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXVIII

Celui qui excelle à commander une armée, n'a pas une ardeur belliqueuse.
Celui qui excelle à combattre(1) ne se laisse pas aller à la colère.
Celui qui excelle à vaincre ne lutte pas(2).
Celui qui excelle à employer les hommes se met au-dessous d'eux(3).
C'est là ce qu'on appelle posséder la vertu qui consiste à ne point lutter.
C'est ce qu'on appelle savoir se servir des forces des hommes(4).
C'est ce qu'on appelle(5) s'unir au ciel.
Telle était la science sublime des anciens.


(1) Celui qui excelle à combattre met au premier rang le calme et la tranquillité d'âme; il ne s'abandonne pas à la colère. Lao-tseu emploie ces deux comparaisons pour servir de transition à ce qui suit.

(2) (Le roi) qui excelle à vaincre l'ennemi cultive le Tao dans le temple des ancêtres et dans la salle du palais, et alors les ennemis se soumettent d'eux-mêmes. Quant à ceux qui lèvent des troupes, qui mettent le peuple en mouvement, qui déploient, en combattant, toutes les ressources de leur prudence et peuvent à peine les subjuguer, ce sont des guerriers du dernier ordre.

(3) Celui qui emploie les hommes et ne se met pas au-dessous d'eux, ne peut faire usage de leurs forces. Quant à celui qui sait employer les hommes, dès qu'il s'est mis au-dessous d'eux, tout l'empire est rempli de joie et aime à se mettre à son service.

(4) L'homme dont la vertu consiste à ne point lutter ne fait pas usage d'armes ni de chars de guerre, et l'empire se soumet à lui. Celui qui sait employer les forces des hommes ne se fatigue pas à montrer des lumières et de la pénétration, et tout l'empire est bien gouverné.

(5) Par sa vertu, le Saint s'unit au ciel. C'était là la voie sublime de la haute antiquité.

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Livre Second - Chapitre LXIX

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Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXIX

Voici ce que disait un ancien guerrier:
Je n'ose donner le signal, j'aime mieux le recevoir.
Je n'ose avancer(1) d'un pouce, j'aime mieux reculer d'un pied.
C'est ce qui s'appelle n'avoir pas(2) de rang à suivre, de bras à étendre, d'ennemis à poursuivre, ni d'arme à saisir.
Il n'y a pas de plus grand malheur que de résister à la légère.
Résister à la légère, c'est presque perdre notre trésor(3).
Aussi, lorsque(4) deux armées combattent à armes égales, c'est l'homme le plus compatissant qui remporte la victoire.


(1) Il s'avance difficilement et se retire aisément, c'est-à-dire avec empressement. Il ne provoque point l'ennemi, seulement il répond à son attaque; et, quoiqu'il réponde à son attaque, il ne désire point en venir aux mains avec lui. Il aime mieux fuir au loin pour éviter l'ennemi que de le chercher pour lutter corps à corps.

(2) Lao-tseu veut dire que si un guerrier peut agir ainsi, quoiqu'il combatte, il sera comme s'il ne combattait pas.

(3) Le Saint regarde l'affection (pour les hommes) comme un trésor. Si l'on combat à la légère, c'est qu'on aime à combattre. Aimer à combattre, c'est se plaire à tuer les hommes. Par-là, nous perdons presque les sentiments d'affection, d'humanité que nous devrions conserver comme un trésor.

(4) J'éprouve un sentiment de compassion qui m'empêche de tuer les hommes. Dès que ce sentiment de compassion s'est manifesté, le ciel et les hommes me prêtent leur secours; quand je voudrais ne pas vaincre, je ne pourrais faire autrement.

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Livre Second - Chapitre LXX

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Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXX

Mes paroles sont très faciles à comprendre, très faciles à pratiquer.
Dans le monde personne ne peut les comprendre, personne ne peut les pratiquer(1).
Mes paroles ont une origine, mes actions ont une règle(2).
Les hommes ne les(3) comprennent pas, c'est pour cela qu'ils m'ignorent.
Ceux qui me comprennent(4) sont bien rares. Je n'en suis que plus estimé.
De là vient que le Saint se revêt d'habits grossiers(5) et cache des pierres précieuses dans son sein.


(1) Toutes les paroles de Lao-tseu sont certainement faciles à comprendre, faciles à pratiquer. Si, dans l'empire (ou dans le monde), personne ne peut les comprendre ni les pratiquer, c'est que personne n'a une idée nette du Tao et de la Vertu.

(2) Les mots « origine » et « règle » se rapportent au Tao et à la Vertu. Il n'y a pas une parole de Lao-tseu qui n'ait un fondement solide. En effet, elles ont pour origine et pour base le Tao et la Vertu. Par eux (par le Tao et la Vertu) le Saint dirige toutes les affaires de l'empire, par eux il distingue clairement les succès et les échecs, ce qui est digne d'approbation ou de blâme; par eux, il met en lumière les présages certains du malheur ou du bonheur, de la victoire ou de la défaite. Ainsi le Tao est l'origine de ses paroles, la Vertu est la règle de ses actions.

(3) Il est nécessaire que les hommes connaissent le Tao et la Vertu; ensuite ils connaîtront la source et la nature de mes paroles, et peut-être pourront-ils les pratiquer. Mais, comme ils ne connaissent ni le Tao ni la Vertu, il en résulte que, quoique mes paroles soient très faciles à comprendre, jusqu'à la fin de leur vie, ils ne peuvent les comprendre.

(4) Ceux qui comprennent mes paroles sont bien rares. Cela montre que mes paroles sont élevées et subtiles; par cela même elles sont dignes d'estime. Elles n'en seraient pas dignes si tous les hommes pouvaient les comprendre.

(5) Littéralement: Il porte des vêtements de laine et renferme du jade ou des pierres précieuses dans son sein. Lao-tseu veut montrer, par-là, que les hommes (vulgaires) ne peuvent le connaître.

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Livre Second - Chapitre LXXI

L1-C71
Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXXI

Savoir et (croire qu'on) ne sait pas, c'est le comble du mérite(1).
Ne pas savoir et (croire qu'on) sait, c'est(2) la maladie (des hommes).
Si vous vous affligez de cette maladie vous ne l'éprouverez pas(3).
Le Saint n'éprouve pas cette maladie, parce qu'il s'en afflige(4).
Voilà pourquoi il ne l'éprouve pas.


(1) Etre ébloui par la connaissance qui naît du contact des choses sensibles, et ne pas posséder le non-savoir qui constitue le vrai savoir, c'est le défaut général des hommes du siècle. C'est pourquoi, si celui qui connaît le Tao peut revenir au non-savoir, c'est la marque d'un mérite éminent.

(2) Celui qui ne connaît pas le Tao s'attache à de fausses connaissances, et les prend pour des connaissances solides. Dès que les fausses connaissances résident dans son esprit, elles deviennent, pour lui, une (sorte de) maladie.

(3) Les fausses connaissances sont la maladie de notre nature. Lorsqu'on sait que les fausses connaissances sont une maladie et qu'on s'en afflige (littéralement: « et qu'on les regarde comme une maladie »), alors, on n'éprouve pas la maladie des fausses connaissances.

(4) Connaître le Tao et (croire) qu'on ne le connaît pas, c'est justement le fait (littéralement: « l'affaire ») du Saint. Le Saint est exempt de la maladie des fausses connaissances, parce qu'il s'en afflige. C'est pourquoi la maladie des fausses connaissances s'éloigne de lui.

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Livre Second - Chapitre LXXII

L1-C72
Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXXII

Lorsque le peuple ne craint pas les choses redoutables(1), ce qu'il y a de plus redoutable (la mort) vient fondre sur lui.
Gardez-vous de vous trouver à l'étroit dans votre demeure(2), gardez-vous de vous dégoûter de votre sort(3).
Je ne me dégoûte(4) point du mien, c'est pourquoi il ne m'inspire point de dégoût.
De là vient que le Saint(5) se connaît lui-même et ne se met point en lumière; il se ménage et ne se prise point.
C'est pourquoi il laisse ceci et adopte cela(6).


(1) Les mots « choses à craindre » désignent « les maladies, les fléaux, les calamités ». Les mots « chose grandement à craindre » désignent la mort. Dans le cours de la vie, le peuple ne sait pas craindre ce qui est à craindre; il s'abandonne à ses penchants et se laisse aller au gré des passions, s'imaginant que c'est une chose sans conséquence (littéralement: « que cela ne nuit pas»). Bientôt ses vices s'accumulent tellement qu'il ne peut plus les cacher, ses crimes s'aggravent tellement qu'il ne peut plus s'en affranchir, et alors arrive la chose grandement à craindre, c'est-à-dire la mort.

(2) Votre demeure est tantôt basse, tantôt élevée; on peut se plaire aussi bien dans l'une que dans l'autre. Gardez-vous de trouver votre maison trop étroite et trop petite, comme si elle ne pouvait vous contenir.

(3) Vos moyens d'existence seront tantôt abondants, tantôt exigus. Dans l'un et l'autre cas, ils peuvent suffire à vos besoins. Gardez-vous de vous en dégoûter comme s'ils étaient indignes de vous. Lao-tseu s'exprime ainsi pour réveiller le peuple, l'engager à se plaire dans la pauvreté, à supporter son destin et à se trouver heureux sur la terre. A plus forte raison les rois, les princes, les ministres, les magistrats qui ont de grands revenus et qui habitent des maisons magnifiques, doivent-ils (se contenter de leur sort et) se préserver de ces désirs insatiables qui s'augmentent comme les eaux d'un torrent.

(4) Les hommes vulgaires sont mécontents de leur sort et veulent s'enrichir sans interruption. Alors ils cherchent le profit et reçoivent du dommage; ils cherchent la paix et trouvent le danger. Précédemment leur situation n'était pas fâcheuse, mais aujourd'hui elle est devenue détestable. Celui qui ne se dégoûte point de son sort, qui sait se suffire et ne désire rien, reste, jusqu'à la fin de sa vie, à l'abri du danger et du malheur. C'est pourquoi son sort n'a rien qui puisse lui inspirer du dégoût.

(5) Dès l'origine, la nature de notre condition est fixée (par le ciel). Les hommes vulgaires ne comprennent pas leur destinée, c'est pourquoi ils se dégoûtent de leur sort. Il n'y a que le Saint qui connaisse lui-même sa condition et qui accepte avec docilité la destinée que lui envoie le ciel; il ne se vante point, il n'a nul désir des choses extérieures et se trouve dans l'abondance. Les hommes vulgaires ne se plaisent pas dans leur maison et la trouvent étroite. Mais le Saint « aime sa demeure » et se plaît en tous lieux. Il ne s'agrandit pas à ses propres yeux; il ne songe point à quitter sa retraite pour remplir des charges.

(6) Il fuit l'exemple des hommes qui se trouvent à l'étroit et se dégoûtent de leur sort, et il adopte l'art de se borner et de se suffire à soi-même.

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Livre Second - Chapitre LXXIII

L1-C73
Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXXIII

Celui qui met son courage à oser, trouve la mort.
Celui qui met son courage à ne pas oser, trouve la vie.
De ces deux choses(1), l'une est utile, l'autre est nuisible.
Lorsque le ciel déteste quelqu'un, qui est-ce qui pourrait sonder ses motifs?
C'est pourquoi le Saint se décide difficilement à agir.
Telle est la voie (la conduite) du ciel.
Il ne lutte point(2), et il sait remporter la victoire.
Il ne parle point, et (les êtres) savent lui obéir.
Il ne les appelle pas, et ils accourent d'eux-mêmes.
Il paraît lent(3) et il sait former des plans habiles.
Le filet du ciel est immense, ses mailles sont écartées et cependant personne n'échappe.


(1) Le ciel aime les bons et déteste les méchants. Celui qui met son courage à oser encourt la haine du ciel. C'est pourquoi cette conduite est funeste et ne procure aucun profit. Mais le peuple est aveugle; il ne connaît jamais les motifs du ciel. Il n'y a que le Saint qui puisse sonder les vues du ciel. C'est pourquoi, dans les affaires, il trouve tout difficile et n'ose rien entreprendre.

(2) Le ciel ne lutte point avec les hommes, et il n'y a personne dont il ne triomphe; il ne parle pas, et ils lui répondent aussi rapidement que l'écho répond à la voix; il ne les appelle pas, et ils viennent d'eux-mêmes pour rectifier leur cœur.

(3) Le ciel paraît lent; mais il excelle à former des desseins. Quoique le filet des défenses du siècle ait des mailles serrées (c'est-à-dire quelle que soit la sévérité des lois pénales), il y a beaucoup d'hommes (de coupables) qui réussissent à échapper au châtiment. Le filet du ciel est grand et vaste; il semble avoir des mailles écartées; mais il n'y a pas un méchant qui puisse l'éviter.

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Livre Second - Chapitre LXXIV

L1-C74
Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXXIV

Lorsque le peuple ne craint pas la mort, comment l'effrayer par la menace de la mort(1)?
Si le peuple craint constamment la mort, et que quelqu'un fasse le mal, je puis le saisir et le tuer, et alors qui osera (l'imiter)?
Il y a constamment un magistrat suprême qui inflige la mort(2).
Si l'on veut remplacer ce magistrat suprême, et infliger soi-même la mort, on ressemble à un homme (inhabile) qui voudrait tailler le bois à la place d'un charpentier.
Lorsqu'on veut tailler le bois à la place d'un charpentier, il est rare qu'on ne se blesse pas les mains.


(1) Lorsque le gouvernement est tyrannique, qu'il inflige des châtiments cruels et que le peuple ne sait plus que devenir, il ne craint point la mort. Quand on voudrait l'effrayer par la menace de la mort, ce serait chose inutile.
Mais, lorsque le peuple est heureux sous la tutelle du gouvernement, il aime à vivre et craint constamment la mort. Si quelqu'un excite alors la multitude au désordre, le ciel l'abandonne et je puis lui donner la mort. On dira que c'est le ciel qui l'a tué et non pas moi. Mais c'est une chose grave que de décider de la vie des hommes! Comment pourrait-on les tuer à la légère.

(2) Selon Li-si-tchaï: Laissez faire le ciel, il envoie le bonheur aux hommes vertueux et le malheur aux méchants. Quoiqu'il agisse en secret, aucun coupable ne peut lui échapper; mais si vous voulez remplacer le ciel qui préside à la mort, la peine capitale que vous aurez infligée retombera sur vous, et votre cœur sera déchiré de remords.

Selon Sie-hoeï: L'empereur Thaï-tsou-hoang-ti (fondateur de la dynastie des Ming, qui monta sur le trône en 1368) s'exprime ainsi dans sa préface sur le Tao-te-king: Depuis le commencement de mon règne, je n'avais pas encore appris à connaître la voie (la règle de conduite) des sages rois de l'antiquité. J'interrogeai là-dessus les hommes, et tous prétendirent me la montrer. Un jour que j'essayais de parcourir une multitude de livres, je rencontrai le Tao-te-king. J'en trouvai le style simple et les pensées profondes. Au bout de quelque temps je tombai sur ce passage du texte: « Lorsque le peuple ne craint pas la mort, comment l'effrayer par la menace de la mort »?
A cette époque-là l'empire ne faisait que commencer à se pacifier; le peuple était obstiné (dans le mal) et les magistrats étaient corrompus. Quoique chaque matin dix hommes fussent exécutés sur la place publique, le soir il y en avait cent autres qui commettaient les mêmes crimes. Cela ne justifiait-il pas la pensée de Lao-tseu? Dès ce moment je cessai d'infliger la peine capitale; je me contentai d'emprisonner les coupables et de leur imposer des corvées. En moins d'un an mon cœur fut soulagé. Je reconnus alors que ce livre est la racine parfaite de toutes choses, le maître sublime des rois et le trésor inestimable des peuples!

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Livre Second - Chapitre LXXV

L1-C75
Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXXV

Le peuple a faim(1) parce que le prince dévore une quantité d'impôts.
Voilà pourquoi il a faim.
Le peuple est difficile à gouverner parce que le prince(2) aime à agir.
Voilà pourquoi il est difficile à gouverner.
Le peuple méprise la mort(3) parce qu'il cherche avec trop d'ardeur les moyens de vivre.
Voilà pourquoi il méprise la mort.
Mais celui qui ne s'occupe pas de vivre(4) est plus sage que celui qui estime la vie.


(1) Le travail d'un seul laboureur suffit pour nourrir plusieurs personnes. Comment se fait-il que le peuple éprouve la disette et la faim? N'est-ce pas parce que le prince lève de trop lourds impôts?

(2) Lorsque le gouvernement est tyrannique, lorsque les lois sont d'une rigueur excessive et que le prince déploie toutes les ressources de la prudence pour mieux opprimer ses sujets, ceux-ci ont recours a la ruse et à la fraude pour éluder les rigueurs de l'administration, et alors ils sont difficiles à gouverner.

(3) Celui qui cherche avec trop d'ardeur les moyens de vivre est l'esclave de mille projets; il fatigue sa vie et détruit la paix de son âme. Il fait de folles dépenses, et, en songeant au lucre, il oublie le malheur et les échecs. Voilà pourquoi il méprise la mort.

(4) Celui qui ne s'occupe pas de vivre est celui dont Lao-tseu a dit: « il se dégage de son corps (littéralement : il met son corps en dehors de lui) et son corps se conserve ». Un tel homme est infiniment plus sage que celui qui estime la vie.

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Livre Second - Chapitre LXXVI

L1-C76
Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXXVI

Quand l'homme vient au monde, il est souple et faible; quand il meurt, il est roide et fort.
Quand les arbres et les plantes naissent, ils sont souples et tendres; quand ils meurent, ils sont secs et arides.
La roideur et la force sont les compagnes de la mort(1); la souplesse et la faiblesse sont les compagnes de la vie.
C'est pourquoi, lorsqu'une armée est forte(2), elle ne remporte pas la victoire.
Lorsqu'un arbre est devenu fort, on l'abat.
Ce qui est fort et grand occupe le rang inférieur; ce qui est souple et faible occupe le rang supérieur(3).


(1) Selon Li-si-tchaï: Tout ce chapitre a un sens figuré. Lao-tseu veut dire que celui qui se rapproche du Tao par sa souplesse et sa faiblesse est assuré de vivre, et que celui qui s'éloigne du Tao, en recherchant la force et la puissance, en luttant contre les obstacles au lieu de leur céder, périra infailliblement.

(2) Une armée forte tente le combat à la légère; elle aime à tuer les hommes, à répandre des désastres qui lui attirent de nombreux ennemis. Alors tous ceux qui étaient faibles s'associent ensemble contre elle, et deviennent puissants par leur union. C'est pourquoi celui qui est fort ne remporte pas la victoire.

(3) Les êtres vivants qui sont durs et forts perdent leur harmonie vitale et meurent. Il est juste qu'ils occupent le rang inférieur. Ceux qui sont souples et faibles possèdent toute la plénitude de l'harmonie et ils vivent. C'est pourquoi ils occupent le premier rang. On voit par là que la roideur et la force sont l'origine, la cause de notre mort; et que la souplesse et la faiblesse sont ce qu'il y a de plus important pour entretenir notre vie.

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Livre Second - Chapitre LXXVII

L1-C77
Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXXVII

La voie du ciel (c'est-à-dire le ciel) est comme l'ouvrier en arcs(1), qui abaisse ce qui est élevé, et élève ce qui est bas; qui ôte le superflu, et supplée à ce qui manque.
Le ciel ôte à ceux qui ont du superflu pour aider ceux qui n'ont pas assez(2).
Il n'en est pas ainsi de l'homme: il ôte à ceux qui n'ont pas assez pour donner à ceux qui ont du superflu.
Quel est celui qui est capable de donner son superflu aux hommes de l'empire? Celui-là seul qui possède le Tao.
C'est pourquoi le Saint fait (le bien) et ne s'en prévaut point.
Il accomplit de grandes choses et ne s'y attache point(3).
Il ne veut pas laisser voir sa sagesse.


(1) Selon Hi-ching: Le propre du principe « Yang » est de monter, le propre du principe « In » est de descendre. Lorsque le principe « Yang » est monté au sommet du ciel (c'est-à-dire lorsque le soleil est au plus haut de sa course), il descend. Lorsque le principe « In » (c'est-à-dire la lune) est descendu aux dernières limites de la terre, il monte. Leurs mouvements opposés sont l'image de l'arc que l'on tend. La voie du ciel ôte au soleil ce qu'il a de superflu pour suppléer ce qui manque à la lune.

(2) Le ciel se borne à égaliser toutes choses. C'est pourquoi il diminue le superflu des uns et supplée à l'insuffisance des autres. L'homme est en opposition avec le ciel et il n'observe pas l'égalité. Il n'y a que celui qui possède le Tao qui comprenne la voie du ciel. Il peut retrancher ce qu'il a de trop et l'offrir aux hommes de l'empire. Les sages de l'antiquité, qui surpassaient les autres hommes par leurs talents, songeaient à les employer pour le bien des créatures; ils ne s'en prévalaient pas pour se grandir (aux yeux du peuple). C'est pourquoi ils faisaient usage de leur sagesse et de leur prudence pour nourrir les hommes. Mais les hommes sages et prudents qui leur ont succédé, calculent ce qu'ils possèdent pour se procurer le repos et les jouissances de la vie. C'est pourquoi ils se mettent au service des hommes bornés et vicieux pour se nourrir eux-mêmes.

(3) Quand ses mérites sont accomplis, il ne s'y attache pas. On dirait qu'il est dénué de tout mérite.

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Livre Second - Chapitre LXXVIII

L1-C78
Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXXVIII

Parmi toutes les choses du monde(1), il n'en est point de plus molle et de plus faible que l'eau, et cependant, pour briser ce qui est dur et fort, rien ne peut l'emporter sur elle.
Pour cela rien ne peut remplacer l'eau.
Ce qui est faible triomphe de ce qui est fort; ce qui est mou triomphe de ce qui est dur.
Dans le monde(2) il n'y a personne qui ne connaisse (cette vérité), mais personne ne peut la mettre en pratique.
C'est pourquoi le Saint dit: Celui qui supporte les opprobres du royaume(3) devient chef du royaume.
Celui qui supporte les calamités du royaume devient le roi de l'empire.
Les paroles droites paraissent contraires (à la raison)(4).


(1) Tout ce chapitre doit se prendre au figuré. Il a pour but de montrer la supériorité des hommes qui pratiquent le Tao (qui imitent sa faiblesse, son humilité, sa souplesse apparentes) sur ceux qui le négligent et recherchent avec ardeur la puissance, la gloire et l'élévation. Parmi toutes les choses du monde, il n'en est pas de plus molle ni de plus faible que l'eau; cependant, si elle attaque les corps les plus durs et les plus forts, ils céderont à sa puissance et ne pourront jamais la vaincre. Ainsi donc, parmi toutes les choses du monde qui peuvent attaquer (et abattre) les corps durs et forts, il n'en est pas une seule qui puisse remplacer l'eau.

(2) Dans le monde, tous les hommes connaissent les avantages que procurent la souplesse (l'opposé de roideur) et la faiblesse; mais à la fin il n'est personne qui sache être mou et faible. Ils regardent la fermeté et la force comme un titre de gloire, la souplesse et la faiblesse comme un sujet de honte.

(3) La honte et les calamités sont des choses que la multitude ne sait point endurer. Il n'y a que l'homme mou et faible (suivant le Tao) qui puisse les endurer avec joie et sans se plaindre (littéralement: « sans contestation »). A l'aide de sa mollesse (l'opposé de dureté, d'inflexibilité de caractère) et de sa faiblesse, il subjugue les hommes les plus fermes et les plus forts du monde. C'est pourquoi il peut conserver le droit d'offrir des sacrifices aux génies de la terre et des grains, et devenir le maître de l'empire.

(4) Les hommes du siècle disent qu'il faut être d'un caractère bas pour supporter les affronts; mais le Saint s'exprime autrement (c'est-à-dire recommande, au contraire, de les endurer sans se plaindre). On voit que si ses paroles droites paraissent absurdes et contraires à la raison, ce n'est point qu'elles le soient en effet; cela vient uniquement de ce que quelques personnes les examinent du point de vue de la foule.

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Livre Second - Chapitre LXXIX

L1-C79
Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXXIX

Si vous voulez apaiser les grandes inimitiés des hommes(1), ils conserveront nécessairement un reste d'inimitié.
Comment pourraient-ils devenir vertueux?
De là vient que le Saint garde la partie gauche du contrat(2) et ne réclame rien aux autres.
C'est pourquoi celui qui a de la vertu songe à donner(3), celui qui est sans vertu songe à demander(4).
Le ciel n'affectionne personne en particulier. Il donne constamment aux hommes vertueux(5).


(1) Selon Sou-tseu-yeou: les inimitiés naissent de l'illusion, l'illusion émane de notre nature. Celui qui connaît sa nature (et qui la conserve dans sa pureté) n'a pas de vues illusoires, comment serait-il sujet à l'inimitié? Maintenant les hommes ne savent pas arracher la racine (des inimitiés) et ils cherchent à en apaiser la superficie (littéralement: « les branches »); aussi, quoiqu'elles soient calmées extérieurement, on ne les oublie jamais au fond du cœur.

(2) La partie gauche du contrat sert à donner, la partie droite sert à prendre, c'est-à-dire à réclamer. Quand ce dernier se présentait en tenant dans sa main la partie droite du contrat, celui qui avait la partie gauche les rapprochait l'une de l'autre, et, après avoir reconnu la correspondance exacte des lignes d'écriture et la coïncidence des dentelures des deux portions de la tablette (elles devaient s'adapter l'une à l'autre comme les tailles des boulangers, et les lettres qui y étaient gravées devaient se correspondre comme celles d'un billet de banque qu'on rapproche de la souche), il donnait l'objet réclamé sans faire aucune difficulté, et sans témoigner le plus léger doute sur les droits et la sincérité du demandeur. Lorsqu'on dit que le Saint garde la partie gauche du contrat, on entend qu'il ne réclame rien à personne, et qu'il attend que les autres viennent demander eux-mêmes ce qu'ils désirent de lui.

(3) Lao-tseu veut dire que le Saint se borne à donner aux hommes et ne réclame point la récompense de ses bienfaits. Quand il leur fait du bien, il l'oublie; alors les hommes oublient aussi l'inimitié qu'ils peuvent avoir contre lui.

(4) L'empereur donnait au peuple des terres que huit familles cultivaient en commun et dont elles partageaient également les produits, et il exigeait un impôt qui équivalait à la dixième partie de leur revenu. Il différait beaucoup de celui qui garde la partie gauche du contrat (et qui est disposé à donner).

(5) L'homme vertueux se contente de donner aux hommes et ne leur réclame ou demande rien. Quoiqu'il ne prenne rien aux hommes, le ciel lui donne constamment, c'est-à-dire le comble constamment de ses dons.

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Livre Second - Chapitre LXXX

L1-C80
Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXXX

(Si je gouvernais) un petit royaume(1) et un peuple peu nombreux, n'eût-il des armes que pour dix ou cent hommes, je l'empêcherais de s'en servir.
J'apprendrais au peuple à craindre la mort(2) et à ne pas émigrer au loin.
Quand il aurait des bateaux et des chars, il n'y monterait pas.
Quand il aurait des cuirasses et des lances, il ne les porterait pas.
Je le ferais revenir à l'usage des cordelettes nouées(3).
Il savourerait sa nourriture, il trouverait de l'élégance dans ses vêtements, il se plairait dans sa demeure, il aimerait ses simples usages.
Si un autre royaume se trouvait en face du mien, et que les cris des coqs et des chiens s'entendissent de l'un à l'autre, mon peuple arriverait à la vieillesse et à la mort sans avoir visité le peuple voisin(4).


(1) Selon Sou-tseu-yeou: Lao-tseu vivait à l'époque de la décadence des Tcheou. Les démonstrations extérieures (les dehors d'une politesse étudiée) dominaient, c'est-à-dire avaient remplacé la sincérité du cœur, et les mœurs se corrompaient de plus en plus. Lao-tseu aurait voulu sauver les hommes par le non-agir; c'est pourquoi, à la fin de son ouvrage, il dit quel aurait été l'objet de ses vœux. Il aurait désiré d'avoir à gouverner un petit royaume pour y faire l'application de ses doctrines, mais il ne put y réussir.

(2) Il aimerait son existence, il serait attaché à la vie et redouterait la mort.

(3) Dans la haute antiquité, lorsque l'écriture n'était pas encore inventée, les hommes se servaient de cordelettes nouées pour communiquer leurs pensées. A cette époque les mœurs étaient pures et simples, et, suivant les idées de Lao-tseu, elles n'avaient pas encore été altérées par les progrès des lumières.

(4) Il arriverait au terme de la vieillesse sans avoir songé à visiter le peuple voisin, parce qu'il serait exempt de désirs, et ne chercherait rien au delà de ce qu'il possède.

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Livre Second - Chapitre LXXXI

L1-C81
Le TaoTeKing : Livre Second - Chapitre LXXXI

Les paroles sincères(1) ne sont pas élégantes; les paroles élégantes ne sont pas sincères.
L'homme vertueux n'est pas disert(2); celui qui est disert n'est pas vertueux.
Celui qui connaît (le Tao) n'est pas savant(3); celui qui est savant ne le connaît pas.
Le Saint n'accumule pas (les richesses).
Plus il emploie (sa vertu) dans l'intérêt des hommes(4), et plus elle augmente.
Plus il donne aux hommes et plus il s'enrichit.
Telle est la voie du ciel, qu'il est utile aux êtres(5) et ne leur nuit point.
Telle est la voie du Saint, qu'il agit et ne dispute point(6).


(1) Les paroles vraies n'ont pas besoin d'ornements empruntés.

(2) Celui qui agit bien, ne s'étudie pas à parler avec habileté.

(3) Celui qui possède l'essentiel (littéralement : « le résumé ») de ce qu'il faut savoir n'a pas besoin d'acquérir beaucoup de connaissances.

(4) Le Saint emploie son Tao dans l'intérêt des hommes, il donne aux hommes toutes ses richesses (littéralement: « son profit », le mot richesses se prend ici au figuré). Quoiqu'il les répande (son Tao et ses richesses) sur tous les hommes de l'empire et les lègue aux générations futures, son Tao s'augmente de plus en plus et reste inépuisable; ses richesses s'accroisssent de plus en plus et n'éprouvent nulle diminution.

(5) Le ciel nourrit tous les êtres; il leur est utile et ne leur fait point de tort (ou de mal).

(6) Le Saint aide l'empire par le Tao; quand ses mérites sont accomplis, il ne s'y attache point (et se retire à l'écart).

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Terminologie

Hi-ching : Un des très nombreux traducteurs du Tao-te-king.

Li-si-tchaï : Un autre des très nombreux traducteurs du Tao-te-king.

Lis : Le Li est une unité de mesure chinoise de distance qui a considérablement varié en valeur avec le temps et les traducteurs. En effet les mesures chinoises ont posé de grandes difficultés à tous ceux qui se sont penchés sur leur valeur et personne n'a vraiment pu s'entendre à ce sujet. Selon le Père Maffée (16ème siècle), le li comprend l'espace où la voie de l'homme peut porter dans une plaine, quand l'air est tranquille et serein.

Il semblerait qu'aujourd'hui cette distance se soit « à peu près standardisée » et équivaudrait à 500 ou ... 576 mètres selon les sources.

Sie-hoeï : Le Docteur Sie-hoeï est l'auteur d'une édition du livre de Lao-tseu publiée en 1530 sous le titre de Lao-tseu-tsi-kiaï. (Bibliothèque royale, fonds de Fourmont, n° 288.)

Sou-tseu-yeou : Un autre des très nombreux traducteurs du Tao-te-king.

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